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Chypre-Kosovo : l’impossible équation
et le dilemme d’Ankara ! « Lorsque les efforts diplomatiques sont épuisés d’autres solutions sont mises sur la table. Nous voyons clairement cette diplomatie au Kosovo, dans lequel certaines formules se sont révélées vaines. Cela aura certainement un impact sur Chypre » (1).Ces propos tenus par le chef de la délégation chypriote turc à l’ONU, Özdil Nami, sont révélateurs des répercussions qu’aurait une éventuelle indépendance unilatérale de la province serbe du Kosovo. Occupé depuis 1974, conséquence de l’intervention de l’armée turque, Chypre Nord a déclaré son indépendance en 1983 sans être agréé par les Nations-Unies. A l’exception d’Ankara et de Bakou, la République turque de Chypre, n’est reconnue par aucune capitale à l’inverse de la partie sud membre de l’UE. Depuis 2004 et le rejet du plan Annan, qui prévoyait la réunification de l’île sur une base confédérale lâche, la situation a peu évolué. Ce projet s’était paradoxalement attiré aussi bien l’hostilité des Grecs, qui le jugeait trop favorable à la partie Nord (absence du droit au retour des réfugiés, statut flou des colons anatoliens), que de membres de l’Etat-Major turc qui y voyaient une remise en cause de leur présence. Devant ce blocage qui empêche la partie Nord de l’île de bénéficier à l’instar de la qualité de membre de l’UE et de la manne financière qui en découle, le regard des dirigeants chypriotes turcs se tournent aujourd’hui avec insistance vers le Kosovo. Effectivement, après l’échec des négociations entre Serbes et Albanais, Pristina avec l’aval des Etats-Unis et de plusieurs Etats européens, a annoncé qu’elle proclamerait son indépendance dans le courant de l’année prochaine. Cette déclaration serait faite en dehors du cadre juridique des Nations-Unies, puisque la Russie en tant que membre du conseil de sécurité a menacé d’y opposer son veto. Ce nouvel Etat tout comme la république turque de Chypre serait en conséquence dépourvu de fondement juridique internationalement reconnu . C’est ce parallélisme que sont tentés actuellement de mettre en avant les Chypriotes turcs pour modifier leur situation auprès de l’Union européenne avec l’idée d’obtenir à moyen ou long terme une reconnaissance de Bruxelles. Néanmoins, Ankara a aussi conscience qu’un tel argument est à utiliser avec parcimonie dans la mesure où il pourrait se retourner contre la Turquie en légitimant les aspirations sécessionnistes kurdes dans l’hypothèse d’une indépendance du Kurdistan irakien. Le dilemme d’Ankara « Il n’y a pas de parallélisme entre le problème du Kosovo et le problème kurde. Notre politique sur le Kosovo est conçue totalement indépendamment de nos problèmes internes » (2).Cet aveu en forme de dénégation d’un fonctionnaire du Ministère des Affaires étrangères a bien du mal à convaincre. Au milieu des années 90 en plein conflit tchétchène, la Turquie s’était vue adresser de véhémentes critiques de la part de Moscou, suite aux soutiens apportés par des membres de la classe politique turque au nom de la solidarité islamique à la guérilla indépendantiste. Pour Ankara le dilemme est le suivant : s’il est évident que l’indépendance du Kosovo en créant un précédent renforcera l’assise de la partie Nord de Chypre, il est également clair qu’elle confortera la volonté d’indépendance du Kurdistan irakien. La Turquie vit dans la crainte que ses propres citoyens d’origine kurdes soient contaminés par ce genre de tentation. Cette hantise est particulièrement présente dans les milieux nationaux-républicains turcs. Pour ces derniers, les Européens sont en train, au nom de concepts comme le respect des droits des minorités, de légitimer les aspirations des séparatistes kurdes. Processus qui conduirait dans un premier temps à la mise en place d’une structure fédérale sur le modèle espagnol ou belge, prélude à plus long terme, à l’éclatement de la République. Si comme l’a notifié récemment officieusement un diplomate turc le « Kosovo a atteint un point de non-retour. Il est de fait indépendant » (3).Il n’en demeure pas moins que la diplomatie turque reste en retrait et évite de trop s’engager ouvertement sur la question. Pour reprendre la formule de Necati Özfatura, éditorialiste au quotidien islamo-nationaliste Türkiye, la Turquie « ne doit ni trop aller de l’avant, ni trop rester en arrière » (4) et suivre à son rythme la marche à la reconnaissance entamée par les pays européens et les Etats-Unis. Curieusement, il semble à la lecture de la presse turque que la dimension affective à l’égard des Balkans soit peu à peu retombée. On est loin des manchettes de journaux qui proclamait, il y a une quinzaine d’années que « La Bosnie ne sera jamais une nouvelle Andalousie ». Özfatura se borne juste à rappeler qu’il y a en Turquie « des compatriotes d’origines kosovars…Aujourd’hui les Serbes représentent 5% de la population. Au Kosovo les Albanais étaient présents avant les Serbes. La présence de vieilles églises serbes au Kosovo, n’est pas un motif suffisant pour justifier les droits de Belgrade. Il reste qu’avant 1913, le Kosovo était une province albanaise et l’Albanie un morceau de l’empire ottoman » (5). Un imbroglio international Outre la question kurde la relative prudence du gouvernement turc se comprend aussi à l’aune de ses relations avec certains pays du Caucase. La Russie pourrait de cette manière arguer du précédent kosovar pour demander la reconnaissance internationale de l’Abkhazie, et de l’Ossétie du sud , provinces géorgiennes sécessionnistes, que Moscou soutient. Cela, alors que la Turquie a établi d’étroites relations avec Tiflis, en particulier dans le domaine énergétique avec les oléoducs en provenance de la Caspienne. D’autre part, dans le cadre du conflit au Nagorny-Karabakh, enclave arménienne en Azerbaïdjan, indépendante de fait de Bakou depuis 1994, la position d’Ankara prend une tournure acrobatique. Comment peut-elle se faire le chantre de l’intégrité nationale de son allié azéri, réclamer la restitution du Nagorny-Karabak, tout en prenant fait et cause pour l’indépendance du Kosovo… La position de Moscou et de Nicosie semble obéir à une stratégie d’ensemble. En soutenant Chypre au Nations-Unies, la Russie bloque toute initiative favorable aux Chypriotes turcs, en retour Chypre agit au sein même de l’Union Européenne pour s’opposer à l’indépendance du Kosovo. Cependant, pour les Chypriotes grecs le vrai nœud du problème réside moins dans l’indépendance du Kosovo, que dans une déclaration unilatérale d’indépendance, qui en créant un précédent ouvrirait la voie à des revendications de mêmes ordre chez les Chypriotes turcs. Pour Nicosie un tel processus aurait pour conséquence de légitimer définitivement la partition de l’île d’Aphrodite. 1) Turkish Daily News, 27 décembre 2007, Fulya Özerkan, «Northern Cyprus eyes Kosovo decision for own future ». 2) Turkish Daily News, 14 décembre 2007,Barçin Yinanç, “Turkey set to recognize Kosovo’s independance ». 3) Ibid. 4) Türkiye,25 décembre 2007, Necati Özfatura, « Balkanlar’da tedirginilik »,[Inquiétude dans les Balkan]. 5) Türkiye,8 décembre 2007, Necati Özfatura, « Kosova’da kritik günler », [Jours critiques au Kosovo]. Tancrède JOSSERAN
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