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Quels outils pour garantir l’indépendance de l’Europe ?
Libre compte rendu du colloque organisé le 5 décembre 2006 au Conseil de l’Europe par l’Académie européenne, en partenariat avec le Forum Carolus, l’association Rhin & Volga et la Lettre Sentinel

L’Europe est à la croisée des chemins. Dans un contexte international marqué par la montée des périls, des tensions et des rivalités de toutes natures, les nations du Vieux Continent ne peuvent plus éluder la question de la puissance. Plusieurs tendances lourdes l’y contraignent. Sans prétendre être exhaustif, on rappellera les faits suivants :
- Les pays du fameux « BRIC » (Brésil, Russie, Inde et Chine) affirment leurs ambitions, non seulement économiques mais également politiques, si bien que l’hégémonie occidentale sur la gouvernance mondiale est appelée à s’effacer progressivement. Facteur aggravant : ce monde multipolaire ne naît pas d’un choix collectif délibéré, mais seulement de la volonté de puissance des nouveaux entrants. Ils ont le sentiment justifié de conquérir leur nouveau statut de haute lutte et souhaitent donc faire respecter leurs droits. Même elles lorsqu’elles s’expriment sur le terrain économique, ces ambitions sont souvent empreintes d’un certain esprit revanchard avec lequel il faudra compter. Ce que nous interprétons comme un monde multipolaire, d’autres l’interprètent comme le déclin des peuples occidentaux.
- Face à ces bouleversements, la politique internationale américaine est marquée par une certaine crispation qui se traduit par un curieux mélange d’hégémonisme et d’unilatéralisme. Alors que la nouvelle donne eut exigé de rééquilibrer ses relations avec ses alliés traditionnels et de s’en trouver de nouveaux, c’est le contraire qui se produit. Les pays de l’Union européenne sont plus que jamais considérés par Washington comme des vassaux qu’il convient de maintenir en état de dépendance politique, technologique et militaire.
Dans un tel contexte, on comprend que, bien que largement éludé, le débat sur les grandes questions de l’avenir européen se résume peu ou prou à l’alternative Europe Puissance / Europe Marché. Toutefois, les réflexions sur l’Europe Puissance ne sont pas suffisamment suivies d’un travail sur les moyens à donner à une Europe capable de maîtriser les technologies de souveraineté.
C’est pour contribuer à combler cette lacune que, le 5 octobre 2006, l’Académie européenne, le Forum Carolus, l’Association Rhin-Volga, et la Lettre Sentinel, organisaient à Strasbourg, au Conseil de l’Europe, un colloque consacré aux outils de l’indépendance européenne.
Les quatre grands ateliers de travail de ce colloque étaient consacrés aux exigences d’une Europe souveraine (1) ; aux bases industrielles et technologiques de la défense européenne (2) ; au partenariat énergétique UE-Russie (3) ; et enfin aux instruments de financement des grands projets européens par un Livret d'Épargne européen, sujet sur lequel l’Académie européenne travaille depuis plusieurs années en faisant appel à des experts des questions financières (4).
Les exigences
d’une Europe souveraine
Président de l’Académie européenne, principal organisateur du colloque avec le Forum Carolus, Jean-Luc Schaffhauser, rappela que l’Europe puissance ne bénéficiait pas seulement du soutien de certains gouvernements des pays de la “Vieille Europe”, mais également des opinions publiques des pays de la “Nouvelle Europe” et que le décalage entre les petites ambitions des dirigeants et les grandes aspirations des peuples expliquait certainement l’échec du projet de Constitution : « Depuis l’échec du projet de constitution européenne, on a coutume de dire que l’Europe est en panne. Il convient cependant de ne pas se tromper dans l’interprétation que l’on donne à cet échec. Comme on l’a vu lors de la crise irakienne, les citoyens européens y compris ceux des nouveaux pays membres - sont massivement pour une Europe indépendante affirmant sa singularité sur la scène internationale. Ils veulent que l’Europe existe à l’échelle de l’histoire et qu’elle pèse dans les grands enjeux planétaires. Nous avons donc le sentiment que le rejet de la Constitution européenne traduit surtout un désintérêt pour une Europe réduite à un grand marché, de surcroît dépourvu de sens en l’absence de préférence européenne pour les grands achats stratégiques. Alors que s’affirment les ambitions des États-Unis, de la Chine ou de l’Inde, nous avons la conviction que l’Union européenne doit résolument rechercher la puissance et que c’est en affichant cet objectif qu’elle retrouvera le soutien des citoyens européens. »
Henri de Grossouvre, directeur du Forum Carolus, le think tank européen strasbourgeois, a ensuite souligné la spécificité du rôle européen de Strasbourg : « Strasbourg abrite aussi des institutions qui accueillent les pays de la plus grande Europe continentale, d’Europe centrale jusqu’en Russie, comme le Conseil de l’Europe, ou l’Assemblée des Régions d’Europe. » Le rôle européen de Strasbourg est donc continental, démocratique, et surtout politique.
Ambassadeur permanent de la Fédération de Russie auprès de Conseil de l’Europe, Son Excellence Orlov, déplora que les relations entre la Russie et le reste de l’Europe soient marquées par une succession de rendez-vous manqués : « Depuis qu’un certain 6 juillet 1989 Mikhael Gorbatchev a lancé, ici même, au Conseil de l’Europe, le projet de construire la “Maison commune” européenne, peu de progrès ont, hélas, été faits. » Sans minimiser la complexité des causes de cette méfiance persistante entre les pays de l’Union européenne et la Russie il a estimé que la cause fondamentale était « un manque d’ambition politique de la part des Européens ». Plaidant pour une « Europe à géométrie variable », une Europe à l’image des matriochkas (poupées gigognes russes), il a cependant émis le souhait que, par le jeu des conventions, la Russie et l’Union européenne puissent constituer « un grand pôle de puissance capable de défendre notre civilisation commune ». Il a par ailleurs précisé que cette alliance continentale « n’avait pas vocation à combattre des ennemis, mais à relever des défis ».
Président de l’Assemblée de l’Union de l’Europe occidentale, Jean-Pierre Masseret a également souligné que « l’Europe a vocation à être l’un des acteurs politiques du monde de demain ». Le président de l’Assemblée de l’UEO, qui est aussi président socialiste du Conseil Régional de la Lorraine considère que l’échec du projet de constitution européenne est imputable à son absence de dimension politique : « L’Europe politique n’était pas dans le traité constitutionnel. Il s’agissait d’institutionnaliser une Europe des marchands. On nous a vendu quelque chose qui n’existait pas. »
Cependant, il n’ignore pas non plus les difficultés posées par le projet d’Europe indépendante. Il rappela ainsi que le projet nécessite de répondre à quelques questions. Europe indépendante de quoi et de qui ? Pour défendre quoi ? Et avec quels partenaires ? Il suggéra donc que ce débat européen soit lancé au sein d’une nouvelle instance, destinée à succéder à l’Assemblée de l’UEO. Rassemblant les parlementaires européens et les parlementaires nationaux, ce Forum permettrait de faire émerger une vision stratégique commune. De façon plus engagée, il a précisé que, selon lui, « l’Europe ne doit pas être comme un petit enfant qui se laisse prendre par la main américaine, d’abord parce que, comme l’a montré l’affaire irakienne, nous n’avons pas nécessairement les mêmes intérêts que les États-Unis, ensuite parce qu’il n’est pas exclu qu’un jour les Américains veuillent nous lâcher la main. »
Base industrielle et technologique
d’une Défense autonome
Le deuxième atelier de travail consacré à la base industrielle et technologique nécessaire à une Europe souveraine était présidé par Philippe Monfils, président de la Commission de la Défense Nationale de Belgique. Pour Philippe Monfils, comme l’a montré la guerre américaine au terrorisme, « les États-Unis n’ont plus les yeux rivés sur l’Europe », il est donc « devenu encore plus urgent de construire une Europe puissante, partenaire des États-Unis mais capable de déployer des capacités militaires crédibles pour assurer la stabilité du voisinage européen au cas où ses intérêts seraient en péril ».
Au chapitre des réussites, Philippe Monfils a évoqué l’Agence européenne de la défense (AED) qui « doit jouer un rôle essentiel dans l'harmonisation des besoins, l’acquisition coordonnée du matériel, la mise en place de programmes d'armement communs et la promotion des efforts en terme de recherche et de développement », et aussi la mise en place de “battle groups”. Pour le député, ces groupements tactiques de 1500 hommes déployables dans les 15 jours sont « un élément clé dans le renforcement des capacités européennes puisqu’ils vont permettre à l’Union d’acquérir une force indépendante crédible ».
Cependant, Philippe Monfils a également souligné que « la route vers l’autonomie capacitaire, stratégique et politique complète est encore longue ». Pour parvenir à cet objectif vital, il a estimé qu’il ne s’agissait pas tant d’augmenter les budgets de défense des États membres, mais de les utiliser de façon plus rationnelle et efficiente. À cette fin, il a mis en avant trois principes : la coopération, le rapprochement industriel et la préférence européenne, dont il a déploré qu’elle soit trop souvent écartée.
Au sein du même atelier de travail, Patrick Auroy, directeur de la direction des systèmes de force et des stratégies industrielles, technologiques et de coopération à la Délégation générale pour l’armement (DGA) a souligné la nécessité pour l’Europe de disposer d’une base industrielle et technologique de défense (BITD) capable d’assurer l’approvisionnement autonome des armées européennes.
Il n’a pas manqué de rappeler que le déséquilibre avec les États-Unis était particulièrement cruel en ce qui concerne les dépenses de R&D. « Le budget de la défense américain est, on le sait, deux fois plus important que la somme des budgets de la défense des États membres de l’Union européenne. Mais, comme les effectifs sont, de surcroît, deux fois plus importants en Europe, les sommes consacrées à la R&D en Europe représentent 20 % de celle qu’y consacrent les Américains ». Afin de remédier à cette situation inquiétante pour l’autonomie stratégique future de notre continent, il suggère une meilleure coordination des efforts européens en matière de R&D, une meilleure synergie entre les secteurs civils et militaires alors que, sous la pression des préoccupations de sécurité intérieure, les technologies sont de plus en plus fréquemment duales, et une démarche de dépendances mutuelles librement consenties entre les États membres de l’Union.
Enfin, le Directeur Général International de Dassault Aviation, Éric Trappier a estimé que sans un renforcement des budgets consacrés à la Défense, l’industrie européenne de défense serait tôt ou tard vouée à devenir une industrie de niche au service de l’industrie américaine. Il a démontré, à travers l’exemple tristement célèbre du Joint Strike Fighter que la participation à un projet américain était, à tout point de vue, un mauvais choix. Un mauvais choix stratégique parce que ce projet transatlantique vise à annihiler les capacités aéronautiques européennes. Et un mauvais choix économique et budgétaire, dans la mesure où la participation européenne à ce programme aura coûté presque aussi cher que le développement du seul Rafale. Approuvant la nécessité de renforcer la coopération industrielle en Europe, il a cependant insisté sur le principe « un projet, un leader », à charge pour l’entreprise leader de trouver des partenaires.
Un livret d’épargne européen pour financer des projets stratégiques
La journée s’est terminée sur deux autres thématiques vitales pour l’autonomie européenne : le partenariat énergétique UE/Russie et le financement des grands projets par un Livret d'Épargne Européen. Comme l’a expliqué Jean-Luc Schaffhauser, « ce livret d’épargne européen serait comparable au Livret A français et aurait pour but de transformer l’épargne à court terme des ménages en investissement à long terme. Ce livret permettrait d’apporter un financement à des projets stratégiques européens. » L’un de ces projets constitue justement le second outil d’indépendance proposé par l’Académie européenne. Il s’agit d’un fonds européen visant à cofinancer un fonds d’investissement pour l’efficacité énergétique en Russie. Alors que la sécurisation l’approvisionnement énergétique constitue l’un des principaux défis pour le siècle en cours, le président de l’Académie européenne ne doute pas de la volonté des Russes de vendre leur gaz aux Européens. En revanche, constatant que les Russes consomment, pour chaque point de PIB, quatre fois plus d’énergie que la France, il redoute que la forte croissance russe entame à moyen terme ses capacités d’exportation d’énergie. Pour Jean-Luc Schaffhauser, la création d’un fonds européen pour l’efficacité énergétique se révèle donc doublement intéressante : « D’abord d’un point de vue économique, puisque les économies d’énergie laissent augurer d’importants retours sur investissement. Ensuite d’un point de vue stratégique puisque ce projet permettrait tout à la fois de sécuriser l’approvisionnement en énergie de l’Europe et de donner une traduction concrète au partenariat stratégique entre l'Europe et la Russie. » Le conseiller du vice-président de la Commission des Affaires étrangères du Sénat russe, Mikhail Davydov, est intervenu pour souligner la pertinence des propositions de Jean-Luc Schaffhauser. Mickhail Davydov est aussi un expert des questions énergétiques auprès de la présidence de la Fédération de Russie.
Après une synthèse des travaux, prononcée par Gérard Bokanowski, Secrétaire Général de l’Union Paneuropéenne internationale, Henri de Grossouvre a formulé le souhait que la réflexion engagée se poursuive dans les mois et les années à venir. Il a annoncé qu’en 2007, les partenaires de cette journée projetaient de s’associer à la fondation Mario et Valeria Albertini, éditeur de la revue « The Federalist » pour une nouvelle journée d’échanges sur le thème « Souveraineté défense et sécurité européennes ».

Retouvez l'ensemble du dossier "L'Europe Puissance : questions et propositions "dans la dernière lettre Sentinel de janvier et février 2007

Christophe Blanc

Rédacteur en chef de la Lettre Sentinel

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