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Quelles forces terrestres face aux enjeux de demain ?
Ou comment se préparer à affronter les crises futures

“La menace n’obéit à aucune règle… et surtout pas aux nôtres”. Le chef d’état-major de l’Armée de terre, le général Bruno Cuche, qui débutait par ses mots son allocution lors de la récente Université d’été de la défense à Aix-en-Provence, résumait ainsi le paradoxe des armées modernes : la puissance, pour quoi faire ? Une manière, également, de souligner l’extrême difficulté de prévoir les crises futures.

De la difficulté de prévoir les menaces

Il est en effet difficile d’appréhender de manière précise les menaces pesant sur notre sécurité, en raison principalement du comportement des ennemis auxquels les forces françaises et leurs alliés se retrouvent confrontés. Exploitant les potentialités du ressentiment culturel qui traverse une grande partie du monde en développement, l’ennemi –pris au sens générique- s’affranchit des règles de la guerre classique, en s’adaptant au différentiel considérable de puissance existant entre ses propres ressources et celles des pays occidentaux. Pour ce faire, il use à l’envi de modes d’actions inédits et asymétriques, s’appuie sur une connaissance profonde des réflexes d’opinion publique en Occident, et s’attache à exploiter les ressources des champs de bataille urbains. Sans disposer d’aviation de combat capable de défier les Rafale et les F-16, certaines milices peuvent mettre en échec une armée moderne dans le lacis des rues et des bâtiments écroulés d’une localité qu’elle contrôle, même après un bombardement sérieux. À ce danger terroriste et de guérilla s’ajoute le comportement de certains acteurs étatiques et puissances régionales, dont les appétits et les ambitions se précisent, laissant planer une inconnue sur leurs intentions à long terme. En somme, la menace mondiale est entrée dans une logique brownienne, peu susceptible de se laisser enfermer dans les boules de cristal des spécialistes de la prospective.
Cette situation délicate, dont on mesure toutes les conséquences en considérant les résultats de la guerre du Liban, laisse tout de même une certitude aux décideurs opérationnels et aux spécialistes de la planification militaire : pour reprendre les propos du CEMAT, « plus que jamais, dans un environnement marqué par l’omniprésence de la menace terroriste et des mouvements de guérilla, l’espace terrestre restera le point d’application final de toute action militaire et stratégique ». Pour comprendre cette affirmation, il est nécessaire de revenir sur l’évolution des forces armées modernes depuis la fin de la guerre froide. À ce moment historique précis, une conception prévaut, celle de l’obsolescence définitive des divisions blindées et des régiments d’infanterie postés « face à l’est », équipés de matériels lourds, et fonctionnant selon des doctrines rigides. Les décideurs politiques, espérant tirer « les dividendes de la paix », observent cependant la nécessité d’intervenir pour éteindre les foyers de crise qui perdurent à travers le monde. L’accent est donc mis sur la constitution de forces de réaction rapides, prêtes à intervenir sur des théâtres de crise éloignés. La première guerre du Golfe, en 1991, illustre ce besoin. Mais la victoire-éclair de la coalition donne aux Occidentaux l’illusion d’une avance définitive sur le reste du monde. Il est vrai que dans la foulée du Kosovo en 1999, puis des opérations d’Afghanistan en 2001, l’usage de la puissance aérienne, malgré des résultats mitigés, semble s’imposer, en liaison avec des forces « légères », comme une panacée illustrant l’entrée dans une ère de transformation profonde des modes d’action militaires.

Des guerres urbaines, au contact des populations

La suite des événements a fortement corrigé cette vision partielle. La violence qui déchire aujourd’hui une partie du monde ne peut être contemplée depuis l’Occident comme un spectacle à commenter, ou une menace dont il faudrait se prémunir derrière des frontières étanches. Les conséquences de cette violence pour l’instant extérieure se font sentir dans les sociétés européennes très directement (terrorisme, vagues d’immigration clandestine de population fuyant la guerre et le sous-développement, sensibilité exacerbée de certaines franges de la population à des événements étrangers). L’ancien ministre de la Défense allemand, Peter Struck, le soulignait en justifiant l’intervention de Berlin en Afghanistan : « La sécurité de l’Allemagne se défend aujourd’hui sur l’Hindu Kush ». Il faut aller au contact des crises pour éteindre les incendies et prévenir les réactions en chaîne : on ne peut se contenter de les survoler, au propre comme au figuré… on est bien forcé de constater, à l’aune des difficultés rencontrées par la plus puissante armée du monde en Irak, et par la multiplication des crises régionales, que seule une présence effective au sol permet d’envisager une stabilisation à long terme des zones de troubles ou d’affrontements. Cette présence, les forces terrestres, un temps reléguées à l’arrière-plan des réflexions capacitaires, apparaissent seules susceptibles de la garantir. Car si une résolution de crise se pense obligatoirement en interarmées, la composante terrestre s’inscrit quant à elle en plein centre des enjeux d’efficacité opérationnelle, que ce soit dans la phase de coercition, de stabilisation, ou de reconstruction. Le Kosovo, l’Afghanistan, un temps emblèmes du traitement des crises par la troisième dimension, offrent par leur évolution un appui à cette constatation de bon sens.
À ce raisonnement qui nous amène à nous intéresser à l’état réel des possibilités françaises en matière d’action terrestre, nous trouvons plusieurs raisons objectives, qui permettent de réfléchir aux évolutions de l’environnement mondial : demain, 75 % des guerres, limitées ou pas, se dérouleront dans les villes. De Falloudja à Beit Jebil, de Bassorah à Abidjan, l’actualité des interventions militaires extérieures nous démontre l’extrême difficulté de conquérir et contrôler de telles zones. Les aires bâties entraînent l’emploi inévitable de moyens massifs et spécifiques, une probabilité de pertes humaines élevées, une difficulté de renseignement, et une limitation de la liberté d’action des éléments engagés. Les troupes employées « au contact » doivent pouvoir sans préavis passer d’un combat de haute intensité aux fondamentaux du contrôle de foule. La présence de la population, hostile ou indifférente, exige une très grande qualification des soldats agissant dans le cadre de l’action terrestre. Leur culture, leur connaissance du milieu, leur intelligence de situation et leur degré d’initiative sont des éléments essentiels à la bonne marche globale des missions qui leur sont confiées. Cette aptitude à œuvrer au contact des populations n’est pas innée, comme l’exemple de l’Irak nous le montre. Elle est fonction d’un entraînement, d’une formation à laquelle l’armée de terre française a toujours apporté une grande attention. Du point de vue du rayonnement français, ce savoir-faire opérationnel, qui tient compte de la culture propre des populations côtoyées, fait la réputation de l’armée de terre chez ses partenaires. C’est un élément de valeur ajoutée dont la France peut tirer parti dans ses engagements futurs.

Défense et sécurité, étroitement imbriquées

Mais cela pose aussi la question des ressources accordées à l’armée de terre pour instruire, former, entraîner ses hommes, alors mêmes que les sollicitations opérationnelles atteignent un niveau élevé : 14 000 hommes de l’Armée de terre sont aujourd’hui déployés en permanence en opération extérieure. Rapportée à l’effort global de projection, l’Armée de terre fournit 80 % des effectifs engagés, tout en représentant 24 % du budget de la défense. Sur une année, pour reprendre l’allocution de Bruno Cuche, « 60 000 hommes et leurs matériels sont projetés pour des périodes de 4 à 6 mois en métropole, outre-mer et à l’étranger dans toutes configurations face à une menace polymorphe ». Outre-mer, ce sont 2600 hommes qui sont disponibles pour remplir des missions de sécurité générale et de service public. 1000 soldats de l’armée de terre sont quant à eux affectés à Vigipirate et à la lutte contre les feux de forêt. Ces chiffres, que nous tenterons de développer dans les prochains numéros de notre dossier, nous semblent poser la question des effectifs de nos forces terrestres : quels sont les enjeux du futur, vers quel modèle d’armée la France doit-elle aller ?
On peut aussi souligner, lorsqu’on se penche sur les missions aujourd’hui dévolues à l’armée de terre, à quel point les domaines de la défense et de la sécurité se retrouvent imbriqués, en opérations extérieures… comme intérieures. Une imbrication qui entre en résonance avec les exigences propres aux nouveaux champs d’engagement opérationnels : partout, la stabilisation, le retour à la normale dans une zone dévastée par les combats, est tributaire d’une articulation parfaite entre impératifs de défense et défis liés à la sécurité. On constate, au regard de ses missions actuelles, à quel point les forces terrestres participent de cette logique essentielle. Cette analyse doit interpeller les entreprises civiles présentes sur le marché de la sécurité : la défense est aujourd’hui globale, et les forces terrestres deviennent un partenaire incontournable du règlement des crises. De plus, les technologies qu’elles mettent en œuvre intéressent les compagnies civiles de par leur nature duale : géolocalisation, communications cryptées… etc.
Ce retour au centre de gravité de la gestion des crises et de la conduite de l’action ne signifie pas pour autant que les forces terrestres ne se soient pas investies dans un processus de transformation de leurs propres doctrines d’engagement. Plus projetable, l’Armée de terre française semble se penser aujourd’hui comme une composante essentielle d’un ensemble interarmées. La puissance lui est nécessaire pour remporter la décision sur le terrain, mais cette exigence va de pair avec une polyvalence et une souplesse adaptées aux champs d’engagement futurs.




Bruno Lesvez

Au fil des prochains numéros de la Lettre Sentinel, nous examinerons, avec des experts civils et militaires, les principaux défis que doit relever l’Armée de terre dans le nouveau contexte stratégique de ce début de XXIe siècle.

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Sentinel N°48
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