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Chikungunya : quelques leçons à retenir !
Par le Dr Patrick Barriot

1. Le virus chikungunya, responsable de la « maladie de l’homme courbé », est un arbovirus transmis par le moustique Aedes albopictus. Il n’existe contre cette maladie, longtemps réputée bénigne, ni traitement préventif ni vaccin (un prototype de vaccin non commercialisé a été testé par l’armée américaine). La maladie se traduit par une forte fièvre, des douleurs articulaires et musculaires, des céphalées et une grande fatigue. D’autres symptômes peuvent être associés : diarrhée, oedèmes, céphalées, prurit, éruption cutanée. Dans certains cas, la maladie peut évoluer vers une forme chronique avec asthénie majeure et douleurs articulaires invalidantes. Le traitement symptomatique repose sur les antalgiques et les anti-inflammatoires. Environ 5% des malades nécessitent une hospitalisation, les services hospitaliers étant rapidement dépassés en cas d’épidémie. Première leçon : une épidémie dite « bénigne » peut rapidement saturer les capacités d’accueil hospitalier.

2. Malgré sa réputation de maladie bénigne, des formes graves de chikungunya ont été décrites à la Réunion, en particulier des formes neurologiques sévères (avec méningo-encéphalites) et des cas de transmission materno-fœtale (avec formes néonatales). La littérature médicale et scientifique n’avait jamais rapporté de cas mortel associé à cette maladie. Les déclarations de l’Institut national de veille sanitaire (INVS) ont été à ce sujet contradictoires. Au début du mois de février 2006 (Libération du 3 février), Gilles Brücker, directeur de l’INVS affirmait que « sur la moitié de l’île touchée par l’épidémie, la mortalité globale n’a pas augmenté ». Quelques jours plus tard, une surmortalité était évoquée par plusieurs experts. Depuis le début du mois de janvier 2006, 52 cas mortels ont été imputés directement ou indirectement au virus chikungunya : quatre fois comme cause principale et 48 fois comme cause associée à des maladies graves. Deuxième leçon : en matière de risque biologique, il ne faut pas se fier à ce qui a été vu dans le passé (la littérature médiale, par exemple) pour interpréter une situation mais à ce qui est directement observé.

3. L’épidémie de chikungunya sévit depuis près d’un an dans le département de la Réunion. Les premiers cas ont été recensés au mois de mars 2005. Un petit pic épidémique fut ensuite observé avant l’été suivi d’une reprise au mois de novembre. Dès le mois d’octobre, madame Gélita Hoarau, sénatrice de l’île de la Réunion, avait alerté les autorités sanitaires : « A partir d’octobre, alors que nous avancions dans l’épidémie, j’ai interpellé François Barouin, ministre de l’Outre-Mer, puis Xavier Bertrand, ministre de la santé. Rien n’est venu ». La principale poussée épidémique survint à la fin du mois de décembre du fait de la pullulation des moustiques. Au cours de l’année 2005, près de 10 000 personnes ont été touchées. Le dimanche 29 janvier 2006, le préfet de la Réunion, Laurent Cayrel, estimait qu’une « maîtrise totale de la situation » était en vue (Le Figaro du lundi 30 janvier 2006). Depuis le 1er janvier 2006, on estime que 100 000 nouvelles personnes ont été touchées. Le rythme actuel des contaminations se situe entre 20 000 et 25 000 nouveaux cas par semaine. Le virus a donc infecté, depuis mars 2005, près de 110 000 personnes sur l’île de la Réunion (700 000 habitants), soit environ 15% de la population. A terme, 80 % de la population pourrait être touchée. Même si, selon Xavier Bertrand, «Personne ne pouvait prédire une telle explosion », il semble que les autorités sanitaires aient sous-estimé l’ampleur de l’épidémie et pris bien tardivement la pleine mesure de sa propagation. Pour Corinne Lepage, ex-ministre de l’environnement et présidente de l’association CAP 21, « Cette situation rappelle étrangement la canicule de 2003 ». Troisième leçon : les agents biologiques ont toujours une longueur d’avance et déjouent souvent les prévisions trop optimistes. Le « principe de précaution » exige un peu d’imagination et d’anticipation.

4. L’impact d’une épidémie « bénigne » sur l’économie est très lourd : effondrement du tourisme, annulation des réservations hôtelières, arrêts de travail (10% de l’ensemble des salariés de l’île ont déjà été arrêtés à cause de l’épidémie). Quatrième leçon : Même une épidémie « bénigne », avec un taux de mortalité inférieur à 1%, peut avoir des conséquences économiques et sociales majeures.

5. Des personnels militaires ont été envoyés en renfort pour intensifier les opérations de démoustication visant à détruire les moustiques et leurs larves. Malheureusement, l’opportunité d’éradiquer les moustiques infectés pendant la saison sèche n’a pas été saisie. Concernant les produits insecticides et larvicides, les autorités ont déclaré fin janvier que « le problème est réglé ». En fait, le problème n’est pas vraiment réglé. D’une part bon nombre de personnes n’ont pas les moyens d’acheter des produits répulsifs pour se protéger, d’autres part certains produits utilisés dans la lutte contre les vecteurs de l’épidémie sont irritants ou toxiques pour l’être humain ou d’autres espèces animales (oiseaux et reptiles en particulier). Un nouveau produit réputé moins toxique, le BTI, sera désormais utilisé pour éradiquer les larves. Cinquième leçon à retenir pour la grippe aviaire : en matière de risque biologique, il vaut mieux éviter de clamer trop tôt et trop fort que « la situation est totalement maîtrisée » et que « le problème est réglé ».


Docteur Patrick Barriot

Le Docteur Patrick est médecin anesthésiste-réanimateur. Il a exercé une partie de sa carrière au sein d’unités opérationnelles : BSPP, 11e division parachutiste, Unités d’intervention de la Sécurité civile. Responsable du département “risques biologiques” de Point-Org-Sécurité et de SIG Partners, il a notamment publié, avec Chantal Bismuth, Les Armes de destruction massives et leurs victimes (Flammarion Médecines-Sciences, 2004). Il suit les menaces NRBC pour la Lettre Sentinel.
Département Risques Biologiques
Point Org Sécurité et SIG & Partners


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