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Les communiqués d'Al-Qaida et leurs commentaires : une guerre de l'information ?

Si avare de ses proclamations et de ses apparitions, la nébuleuse Al-Quaida semble saisie par un soudain prurit de communication, puisqu'elle envoie coup sur coup deux messages. Ces deux communiqués - par leur rhétorique, leur champ sémantique etc. - suscitent d'emblée le doute quant à leur authenticité.

Des communiqués triplement contradictoires

Ainsi, le premier communiqué, adressé à la France, et rédigé en français, fait carrément référence à Charles Martel, sur lequel il s'agirait de prendre une revanche : on croirait un pastiche d'Al-Qaida rédigé par un mauvais lecteur de Samuel Huntington… Ce message pousse jusqu'à l'absurde la rhétorique de la guerre des civilisations et du tout ou rien. L'Occident doit disparaître ou se convertir. Et pour cause de foulard islamique, les terroristes mélangent la serviette française avec les torchons de la coalition, en dépit, pour ceux qui ne l'auraient pas compris, de l'attitude de notre pays dans l'affaire irakienne. Occidentaux nous sommes, Occidentaux nous demeurons aux yeux de l'ennemi unique.

Quant au second communiqué, adressé au premier chef à l'Espagne, c'est un véritable petit traité de realpolitik puisque s'adressant aux Espagnols, il décrète une trêve des attentats, jusqu'à ce que se vérifie la volonté de Madrid de retirer ses troupes d'Irak. Il s'inscrit donc dans une logique toute différente, celle du "vieux" terrorisme de type ETA, IRA ou FLNC qui s'adresse à l'Etat nation, le menace, dialogue, négocie, offre des trêves. "Faites ceci, cédez à nos revendications et nous vous épargnerons." Et là aussi en totale contradiction avec la pratique antérieure de ce qu'il est convenu d'appeler Al-Qaida. En effet, la mouvance jihadiste s'était caractérisée, jusqu'à présent, par le refus de rentrer dans ce processus de marchandage.

Ces deux communiqués sont donc triplement contradictoires. Ils sont contradictoires dans la forme et le style. Ils sont contradictoires dans leur appareil de justification du terrorisme. Ils sont enfin contradictoires quant à la place du dossier irakien dans le choix des cibles du terrorisme. Ainsi, le premier communiqué menace la France, en lui précisant, lourdement et explicitement, que sa position sur le dossier irakien ne la met nullement à l'abri du terrorisme. Quant au second, il rassure l'Espagne en vertu de son intention de retirer ses troupes d'Irak.

Une unique conclusion, faussement logique

Mais curieusement, aussi contradictoires soient-ils, ces deux communiqués conduisent à une unique conclusion "logique" : se rallier à la GWOT (Global War on Terror, la guerre globale à la terreur) américaine, resserrer les rangs derrière l'administration US, et participer notamment à son aventure irakienne.

Le premier communiqué adressé, via la France, à l'ensemble du camp du refus à la guerre d'Irak, aboutit ni plus ni moins à faire passer le message suivant : quelles que soient les décisions diplomatiques que vous prenez, vous êtes, de facto dans le camp américain. Il tend à nier toute multipolarité en décrivant le monde comme le champ d'un unique choc frontal : d'un côté le mal, de l'autre le bien. D'un côté Al-Qaida et de l'autre l'Amérique. Qu'en déduire, sinon qu'il ne nous reste plus qu'à combattre avec nos défenseurs puisque toute affirmation de différence n'aurait aucun effet ? Il illustre donc parfaitement la thèse grossière développée par les néo-conservateurs Richard Perle et David Frume, expliquant dans leur dernière ouvrage, An End to Evil, que le choix se limitait désormais à cette alternative : "la victoire ou l'Holocauste". Ce communiqué est donc une invitation abdiquer toute intelligence et refuser de voir la complexité du monde. Il valide la thèse de ceux qui proclament, en quelque sorte " nous vaincrons parce que nous sommes les plus cons... "

Quant au second communiqué, adressé, via l'Espagne, à l'ensemble des nations qui ont soutenu l'intervention américaine, il aboutit à faire passer la décision du gouvernement espagnol de retirer ses troupes d'Irak pour une lâcheté. Déjà les éditorialistes de la presse conservatrice américaine, et d'autres en Europe, stigmatisent " l'esprit munichois " du futur gouvernement espagnol qui, en cédant au terrorisme commettrait une faute politique, mais aussi morale : "ces gens cèdent et rompent la solidarité des démocraties, n'est-ce pas ?" Évident, sauf, si l'on fait l'effort de se rappeler que la majorité des Espagnols était hostile à l'intervention en Irak. Ou si l'on se souvient que le retrait des troupes était inscrit au programme des socialistes, bien avant les attentats de Madrid. Si bien qu'aux yeux de certains, c'est seulement en reniant toutes leurs promesses, leurs convictions et la volonté de leur peuple que les futurs dirigeants espagnols se montreraient courageux et lucides et… authentiquement démocrates. Mais le plus étrange dans ce communiqué c'est qu'il vient marchander une décision déjà acquise, le futur Premier ministre ayant d'ores et déjà confirmé, au lendemain de sa victoire qu'il tiendrait sa promesse de retrait de l'Irak. Son seul effet pratique est donc de mettre dans l'embarras un chef d'Etat ayant également annoncé que la place de son pays était en Europe et que le la lutte contre le terrorisme était sa priorité.

Contre le terrorisme, seuls les moyens font débat

Vrais ou faux (ou l'un vrai et l'autre faux) ces étranges communiqués sont présentés par nombre de commentateurs comme une sorte de châtiment des mauvais Européens. À vouloir apaiser le diable, ils l'auraient affaibli leur camp. Syllogisme complémentaire : quoi que vous fassiez, le résultat est le même. Les Français qui pactisent avec Saddam, les bons Espagnols qui participent à la coalition, ou le mauvais qui votent mal (et ne font en réalité que retarder le châtiment) n'ont d'autre choix que d'adhérer à la stratégie U.S. de légitime défense planétaire, de frappe préventive et d'élimination du mal.

De la sorte, ces commentateurs et éditorialistes utilisent une méthode dialectique éculée mais efficace : réfuter une thèse que personne n'a jamais soutenue. En effet, l'argument principal des adversaires de la guerre n'était nullement que le péril terroriste se limiterait aux Etats-Unis ni bien sûr que l'Europe serait à l'abri des attentats si elle ne se défendait pas. Leur raisonnement était que l'intervention en Irak ne contribuerait en rien à éliminer le terrorisme, au contraire. Critiquer les moyens, n'est pas refuser la fin qui est la victoire sur le terrorisme. Or, l'actualité démontre chaque jour que leurs réticences étaient fondées et que loin de participer à la réduction de la menace Al-Qaida, la guerre d'Irak lui a offert une nouvelle cause mobilisatrice en même temps que de nouvelles cibles.

Ces deux communiqués et surtout les commentaires qu'ils suscitent conduisent donc à cette étrange conclusion : la vieille Europe avait tort d'avoir raison. Ou encore : c'est parce que la stratégie américaine de guerre préemptive a échoué qu'il faut d'autant plus la développer, puisqu'il n'y aurait plus d'autre choix. C'est en vertu de ce même principe que les Soviétiques considéraient que, l'échec des politiques socialistes était imputable au manque de socialisme...

Voilà pourquoi, sans nier pour autant la réalité de la menace terroriste, qui est réelle bien sûr, il convient de faire preuve de la plus grande prudence quant à l'authenticité de ces communiqués et à la sagacité des commentaires qu'ils suscitent. En l'espèce, exercer son esprit critique n'est pas abdiquer face au terrorisme, c'est faire en sorte de le combattre efficacement.

François Bernard Huyghe

François Bernard Huyghe publie le 31 mars prochain, aux éditions du Rocher, un ouvrage de décryptage des nouveaux conflits : Quatrième guerre mondiale : faire mourir et faire croire.

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Sentinel N°48
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