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Analyse

Cet article est parue dans la Lettre Sentinel n°12 de Février 2004

Ansar-al-Islam, embryon d'une future Al-Qaïda ?
Roland Jacquard

Depuis plusieurs mois, le groupe islamiste kurde Ansar-al-Islam suscite une attention croissante de la part des services antiterroristes européens. Non seulement parce que, depuis la chute du régime de Saddam Hussein, un nombre croissant d'attentats perpétrés en Irak sont attribués à ce groupe fondamentaliste, mais parce que ses ramifications et son terrain d'action potentiel s'avèrent bien plus vastes qu'envisagé précédemment.

Jusqu'à ces derniers mois, Ansar-al-Islam était généralement considéré comme un groupe islamiste combattant disposant d'une assise et d'objectifs strictement locaux. C'est en septembre 2001 qu'il avait, pour la première fois, attiré l'attention de la communauté internationale, en s'emparant d'une enclave située dans l'est du Kurdistan irakien, le long de la frontière iranienne. À cette époque, on évaluait ses effectifs à près d'un millier de combattants essentiellement engagés dans des actions de guérilla contre l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) de Jalal Talabani.

Propulsé sur le devant de la scène mondiale par l'intervention américaine en Irak

Mais c'est bien sûr l'intervention américaine en Irak qui va donner à ce petit groupe une vraie renommée et une certaine importance sur l'échiquier mondial. Dès avant le déclenchement des hostilités, les forces américaines avaient prévenu que les bases d'Ansar-al-Islam figureraient parmi les cibles prioritaires de la coalition. De fait, depuis lors, les hommes d'Ansar-al-Islam ont subi d'intenses bombardements de B 52, avant qu'une offensive conjointe des forces kurdes et américaines reprennent, en mars 2003, le contrôle de la zone qu'ils occupaient précédemment. Selon des sources américaines, des centaines de combattants auraient alors été tués tandis que les autres auraient trouvé refuge en Iran, à l'image, dit-on, des chefs militaires du groupe : Abdullah Aishafey et Tahsin Abdulaziz. De son côté, Téhéran a toujours nié avoir soutenu ou offert des bases de repli à Ansar-al-Islam. Ainsi, lors de l'offensive de mars 2003, les Iraniens avaient pris la peine de fermer leur frontière et de le faire savoir…

Spéculation sur les liens d'Ansar-al-Islam avec le régime baasiste

De fait, la liste des États et organisations accusés de soutenir Ansar-al-Islam n'a cessé de s'allonger. Depuis le 11 septembre, l'accusation d'entretenir des liens avec la nébuleuse islamiste radicale s'avérant pour le moins infamante, les Kurdes de l'UPK ne se sont pas privés d'accuser leurs adversaires héréditaires de soutenir Ansar-al-Islam. Au fil du temps, ils ont ainsi accusé Ansar-al-Islam d'être soutenu par Téhéran et par Bagdad. Bien entendu, cette dernière accusation n'a pas laissé insensibles les Américains. Ceux-ci voient désormais volontiers dans Ansar-al-Islam le " chaînon manquant " à leur démonstration des liens existant, selon eux, entre Al-Qaida et le régime de Saddam Hussein. Cependant, même si cela ne suffit pas à lui faire tenir le rôle d'intermédiaire entre Saddam Hussein et d'Oussama Ben Laden, de nombreux indices tendent à démontrer qu'Ansar-al-Islam a bénéficié de la bienveillance du premier et du soutien du second. Côté baasiste, la bienveillance pouvait s'expliquer aisément : en ciblant ses attaques contre l'UPK, Ansar-al-Islam s'en prenait à des forces indépendantistes hostiles au pouvoir baasiste. Purement tactique, conjoncturelle et locale, cette coopération, si coopération il y eut, n'est de toute façon plus d'actualité.

La mutation d'Ansar-al-Islam en un réseau de dimension mondiale

En revanche, l'insertion d'Ansar-al-Islam dans la mouvance du djihad mondial apparaît plus que jamais d'actualité, depuis que cette dernière a fait de l'Irak son théâtre d'opération privilégié. Déjà en novembre 2002, le groupe islamiste kurde a reçu le renfort de militants islamistes de premier plan fuyant la Jordanie où ils étaient activement pourchassés pour avoir assassiné le diplomate américain Lawrence Foley. Parmi eux, Abou Sayyaf el Maani et surtout Abou Masaab el Zarkaoui, devenu depuis membre de la direction politique d'Ansar-al-Islam. Ce Palestinien n'est pas un inconnu : membre de premier plan d'Al-Qaida, il dirigeait un camp d'entraînement de cette organisation en Afghanistan lorsque la chute du régime taliban l'a contraint à la fuite. Désormais figure de proue d'Ansar-al-Islam, son ralliement inquiète du fait de ses nombreuses relations et de l'aura dont il bénéficie dans la mouvance djihadiste mondiale sans oublier les compétences qu'on lui prête en matière de terrorisme chimique, voire biologique. Enfin, un autre élément démontre la mutation d'Ansar-al-Islam : nombre des combattants d'Ansar-al-Islam tués au combat en Irak ne sont pas kurdes, voire même pas arabes, si bien qu'il semble désormais abusif de considérer ce mouvement comme kurde. De surcroît, il semblerait qu'Ansar ait bénéficié du soutien financier d'Al-Qaida. Conformément à sa technique de franchisation des groupes locaux et de capitalisation des sentiments de révolte éprouvés par les musulmans face à des événements médiatisés au niveau mondial, la nébuleuse se revendiquant de Ben Laden aurait lancé une campagne de recrutement et de levée de fonds en faveur d'Ansar-al-Islam. Selon les services anti-teroristes européens, les communautés kurdes d'Europe sont bien sûr mises à contribution, mais le recrutement s'opérerait également parmi les jeunes Algériens et Tunisiens évoluant dans les milieux fondamentalistes implantés sur le Vieux continent. Cet activisme a déjà conduit à l'arrestation d'une petite dizaine de militants islamistes. D ébut avril, à Milan, la police italienne a arrêté six hommes soupçonnés de préparer des attentats : parmi eux, l'imam de la mosquée de Crémone mais aussi un certain Mohamed Daki, citoyen marocain ayant fréquenté à Hambourg Ramzi Ben Al-Shaiba, un Yéménite détenu par les Américains et considéré comme l'un des organisateurs des attentats du 11 septembre 2001.

Une nouvelle Al-Qaida en puissance ?

Entre les membres d'Ansar-al-Islam et ceux d'Al-Qaida, les liens apparaissent donc à la fois anciens et en voie de renforcement, ce qui semble pour le moins naturel en raison de l'importance croissante de l'Irak dans la géographie de l'islamisme, ce pays étant devenu, avec la Tchétchénie, la principale terre de djihad. Mais, plus encore que la coopération entre ces deux organisations, c'est l'évolution d'Ansar-al-Islam qui devrait inquiéter les responsables occidentaux. La mutation de ce mouvement local en un réseau international, sa renommée grandissante auprès des masses musulmanes de la planète, ses récents appels au djihad mondial contre les infidèles ne sont pas sans rappeler la génèse d'Al-Qaida. De même qu'Al-Qaida a assis sa réputation et son influence en combattant les forces soviétiques qui avaient envahi l'Afghanistan, Ansar-al-Islam pourrait asseoir la leur en combattant les troupes américaines en Irak. En somme Ansar-al-Islam pourrait, profitant de la configuration porteuse représentée par l'occupation de l'Irak, permettre la levée d'une nouvelle génération de combattants au service du djihad mondial. Il s'agirait alors des premiers pas d'une sorte de nouvelle Al-Qaida.

Roland Jacquard

Président de l’Observatoire international du terrorisme, expert auprès des Nations-unies et du conseil de l’Europe, président du Conseil stratégique de Sentinel. Il a publié différents ouvrages de référence sur la nébuleuse Al-Qaïda.

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