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Entretien

Cet entretien est paru dans la Lettre Sentinel n°9 de novembre 2003

Christian Saint-Étienne : "L'avenir des Européens va dépendre de leur attitude à l'égard de la puissance."

Alors que l'Assemblée nationale s'apprête à ratifier le traité d'élargissement de l'Union européenne à dix nouveaux membres, Christian Saint-Etienne, vient de signer avec La Puissance ou la mort, un ouvrage capital sur les véritables enjeux européens du siècle à venir. Sa thèse centrale : dans un monde en voie de hiérarchisation, l'Europe doit se doter d'une stratégie de puissance sous peine d'être reléguée au rang de zone de sous-traitance, dépourvue de liberté réelle et incapable de défendre son modèle de société.

Sentinel : - La puissance ou la mort : l'alternative, ainsi posée par le titre de votre livre n'est-elle pas exagérée ? Pensez-vous vraiment que le monde qui se prépare ne laisse aucune place à ceux qui refuseraient la puissance ?

Il est évident que j'ai fait exprès de pousser l'opposition très loin. La vérité est certainement plus nuancée. Un autre titre plus exact aurait été : la puissance ou la désintégration. Mais je voulais frapper les esprits pour montrer que ne pas poser la question de la puissance est pour l'Europe suicidaire. En effet, l'Europe ne se fait pas dans le vide mais au sein d'une économie mondiale en voie de hiérarchisation des puissances. Le monde en gestation, n'est pas le paradis post-historique rêvé par certains, il sera celui de l'affirmation des puissances et du choc de nations concurrentes. Même si les prévisions sont parfois contredites, on peut raisonnablement envisager que l'Union européenne évoluera, dans les vingt prochaines années, dans un monde dominé par cinq puissances nationalistes : États-Unis, Chine, Russie, Inde et Japon. Enfin, parmi ces cinq-là, notons que deux superpuissances - les Etats-Unis et la Chine - mènent, dès à présent, des politiques de puissance visant à acquérir une supériorité stratégique. Les attitudes " post-puissance " et " post-national " des élites européennes contrastent donc absolument avec la réalité géopolitique.

Dans un article désormais célèbre, Robert Kagan raille la prétention européenne à pacifier le monde par le droit, quand les Américains, eux, comptent sur la puissance. Partagez-vous ses sentiments ?

Je ne les partage nullement parce qu'en fait le droit et la puissance doivent aller de pair. Sans puissance, le droit s'effondre. On voit bien d'ailleurs que l'Union européenne, qui prétend privilégier le droit sur la puissance, se montre incapable de faire prévaloir ses conceptions juridiques. Si la puissance dominante refuse de se soumettre à la loi internationale, elle réussit du même coup à imposer son modèle juridique interne aux autres acteurs. Soyons plus explicites ! Grâce à leur position dominante dans le commerce et la finance, les États-Unis imposent progressivement leurs normes juridiques et comptables internes au reste de la planète et donc à l'Europe. Ainsi, en dépit des faillites de type Enron, Worldcom, Andersen, le Parlement européen et le Conseil ont accepté, par une décision du 19 juillet 2002, que les normes de l'IASB (International Accounting Standard Board) soient automatiquement et obligatoirement appliquées dans l'Union européenne à partir de 2005. Pour mémoire, l'IASB est un organisme privé largement dominé par les compagnies et cabinets d'audit anglo-saxons… Mais, a contrario, l'affaire irakienne et les difficultés maintenant rencontrées là-bas par les États-Unis démontrent les limites de l'unilatéralisme et de la puissance affranchie du droit.

Excepté le cas paroxystique et probablement isolé de l'occupation militaire, quelles formes prendra la domination dans le cadre de la globalisation ?

Il n'y a pas que les occupations militaires qui puissent priver de liberté. Dans l'économie-monde en voie de hiérarchisation, l'association entre les centres de pouvoir économique et la vivacité des libertés politiques sera forte. En effet, dans un monde globalisé qui met les États en concurrence et réduit leur rôle à celui de producteurs de services concurrencés, les entreprises dominantes imposent leurs modes de pensée et véhiculent la culture de leurs centres de pouvoir. Les démocraties formelles qui auront perdu le contrôle de leur capitalisme seront des coquilles politiques vides. Certes, les libertés formelles seront maintenues ; mais à quoi rimeront les jeux politiques internes des pays qui auront perdu toute souveraineté économique dans l'économie globale en réseaux ? Les centres de recherche et de savoir seront concentrés progressivement autour des centres de pouvoir. La langue de travail, au moins pour les cadres de haut niveau, sera celle des mêmes centres. Ces dominations seront d'autant plus discrètes qu'elles résulteront de hiérarchies économiques qui apparaîtront comme naturelles.

Comment expliquez-vous que dans ce monde en voie de hiérarchisation, l'Europe, à l'inverse de ses compétiteurs, ne développe aucune vision stratégique ?

Les causes sont, sans nul doute, multiples. On peut notamment observer que, depuis la disparition de la menace soviétique, l'unanimisme démocratique a pris la forme d'une affirmation acharnée des droits individuels qui se retourne contre l'état lui-même. Parce que si la démocratie est admise par tous, elle n'a plus besoin de l'état pour s'affirmer. Et parce que la démocratie individualiste craint que ce qui reste d'Etat régalien menace les libertés individuelles. Pierre Manent a fort bien décrit ce phénomène : " Il semble aujourd'hui, écrit-il, que la démocratie se détache de la nation et poursuive seule son chemin. Triomphe alors l'idée, nous y sommes, d'une association humaine qui n'a besoin ni de l'Etat, ni de la nation pour être, l'idée d'une société civile mondiale déjà là sous l'enchevêtrement des États et la bigarrure des nations. " Cette vision est bien sûr celle qui prévaut chez les altermondialistes qui se sont réunis à Paris récemment. Mais elle est partagée par de nombreux gouvernements européens. La seule différence est que les premiers visent " une société civile mondiale dite solidaire ", quand les seconds visent " une société civile de marché ". En édifiant ainsi l'Europe au nom de la société civile, on se condamne, en fait, à casser les anciennes nations sans permettre pour autant la naissance d'une nation européenne. Tout au plus sera tolérée une " société civile " européenne comme marchepied de la société civile mondiale. Mais cette société civile européenne inorganisée sera alors ouverte aux ambitions de tous ceux qu'attireront sa richesse et son impuissance. Sans puissance, l'Europe serait un poulailler, peuplé de volailles dodues prêtes à être croquées par les renards nationalistes que nous avons déjà évoqués. Je veux dire que l'Europe deviendrait une simple zone de sous-traitance, les plus beaux pays, comme la France, devenant, en outre, le parc de loisirs et d'attraction des guerriers de la globalité américains et asiatiques, voire même anglais, car l'Angleterre se verrait bien dans le rô le de petit renard intérieur…

Vous aviez annoncé d'autres causes à l'impuissance européenne. Quelles sont-elles ?

Les deux autres causes sont liées. La première c'est l'absence de gouvernement politique de l'Europe résultant de l'absence de vision commune parmi les membres de l'Union à quinze sans parler de la future Union à vingt-cinq ! Quel est, en effet, le point commun entre, d'un côté, la France et l'Allemagne et de l'autre, l'Angleterre, l'Espagne, l'Italie et demain la Pologne ? Les premiers sont favorables à l'émergence d'une Europe-puissance. Quant aux autres, ils semblent estimer que l'Amérique est l'avenir du genre humain. En ce qui concerne la Pologne - et les autres pays d'Europe centrale - on paye probablement une série de maladresses commises notamment lors de la sortie de la Pologne du système soviétique, Varsovie ayant le sentiment d'avoir été mieux accueillie par l'Otan - autant dire par les états-Unis - que par l'Union européenne.

Le débat européen semble souffrir de faux clivages. Ainsi vous déplorez que l'on qualifie de bons européens, les partisans de la Commission, et de mauvais européens les tenants du Conseil. Selon vous quel est alors le vrai clivage ?

Le débat européen porte essentiellement sur des choix institutionnels qui recouvrent des ambitions différentes. Deux couples de choix opposent, d'une part, ceux qui veulent une Europe fédérale à ceux qui préfèrent une Europe intergouvernementale, et, d'autre part, ceux qui veulent une Europe-puissance à ceux qui préfèrent une Europe " espace ouvert ". Mais, il n'y a pas de lien nécessaire entre les deux premiers termes de ces choix et les deux seconds. On pourrait supposer que les tenants de l'Europe fédérale veulent nécessairement l'Europe-puissance ou que les avocats de l'intergouvernemental choisissent l'espace ouvert. C'est de moins en moins net. Beaucoup de fédéralistes s'opposent à une politique de puissance et de nombreux partisans de l'intergouvernemental veulent bâtir une Europe-puissance. Comme le débat européen se pose essentiellement en termes de choix institutionnels, on ne peut en déduire une nécessaire vision stratégique pour l'Europe. On en est donc réduit à réfléchir à notre avenir en termes d'organisation institutionnelle, sans avoir une idée claire de l'Europe que l'on souhaite construire afin de lui permettre de s'imposer dans le monde des années 2020. Pour comprendre l'absurdité d'une telle situation, il suffit de la transposer dans le monde de l'entreprise. Aujourd'hui, l'Europe s'apparente à une entreprise qui préparerait son avenir en s'interrogeant uniquement sur son organisation opérationnelle (organisation hiérarchique, ou fonctionnelle, ou géographique, ou matricielle), sans définir ses objectifs stratégiques, les marchés sur lesquels elle veut être présente et à quelle place (leader, challenger, ou suiveur), les produits et services qu'elle veut fabriquer, pour quelles clientèles, face à quels concurrents etc.

Au-delà du constat, quelle méthode suggérez-vous pour sortir de cette impasse ?

Il faut, à mon avis, commencer par arrêter de penser que le "bon Européen" serait nécessairement fédéraliste et favorable à l'extension des pouvoirs de la Commission, tandis que le " mauvais Européen " serait favorable à l'intergouvernemental et à l'extension des pouvoirs du Conseil européen. Il faut accepter de prendre en compte cette réalité : aujourd'hui la Commission européenne est le fer de lance de l'Europe " espace ouvert ". Elle œuvre pour un marché unique ouvert aux autres puissances économiques de la planète sans réciprocité réelle. Elle mène une politique dite " de la concurrence ", favorable au consommateur et au court terme plutôt qu'au couple " producteur-consommateur " et au long terme. Enfin, a contrario, il faut reconnaître que certains pays, perçus comme les plus étatiquement "ringards", sont à l'origine de réussites européennes telles que Airbus ou Ariane…

À vous entendre, on pourrait croire que vous êtes intrinsèquement favorable au modèle intergouvernemental et hostile à la Commission...

Je ne suis pas intrinsèquement hostile à la Commission, mais je constate que souvent son action s'exerce à l'encontre de toute vision stratégique. Ainsi, la politique européenne de la concurrence, en privilégiant le consommateur sur le producteur, le marché sur l'entreprise, l'ouverture du marché européen plutôt que la réciprocité, ne récompense pas la prise de risque résultant d'investissement dans l'innovation. Cette politique est même parfois totalement hors de propos, ainsi lorsqu'elle interdit le renforcement ou la fusion d'entreprises européennes, sous prétexte de problèmes de concurrence sur un des quinze marchés nationaux, alors qu'elles sont sur la défensive dans un marché totalement globalisé, face aux acteurs américains et asiatiques.

Revenons aux solutions ! Que préconisez-vous ?

Il n'est pas question ici de raisonner in abstracto. Si je le faisais, bien sûr, je me contenterais de défendre tout simplement une Europe fédérale menant une politique de puissance. Mais la réalité oblige à davantage de prosaïsme. Les Européens sont en effet divisés entre partisans d'une Europe unie dotée d'une politique stratégique autonome et les partisans d'une Europe ouverte, simple zone de libre-échange intégrée à l'Otan sous contrôle américain. Cette division est cruciale et non éliminable. Et la nier, faire comme si elle n'existait pas, c'est se condamner à l'échec. Compte tenu de ces divergences d'appréciation, il me semble que l'intergouvernemental doit continuer à primer dans les domaines structurels et stratégiques. Je propose donc que ce domaine relève de la responsabilité du Conseil européen, tandis que la Commission serait, quant à elle, spécialisée dans la gestion des affaires intérieures. Enfin, au-delà de ces dispositifs visant à permettre l'éclosion d'une politique stratégique sur le terrain pourtant peu favorable de l'Europe ouverte, je crois qu'il faut souhaiter que certains pays créent, au sein de celle-ci, une Europe unie, rassemblant les états les plus motivés par les questions stratégiques. Mais, je dois confesser qu'à mon sens, l'essentiel n'est pas l'institutionnel. Je crois d'ailleurs que bien des problèmes actuels viennent de cette tendance à considérer que l'institutionnel est la finalité, alors qu'il n'est qu'un moyen. Avant que de réunir une convention destinée à accoucher d'une Constitution, il aurait fallu réunir une Convention sur la stratégie de l'Europe. Cela aurait contribué à clarifier les enjeux.

Si l'institutionnel n'est pas l'essentiel. Alors quel est-il ?

L'essentiel c'est le lancement de grandes politiques stratégiques européennes, sectorielles et structurelles. Pour porter la croissance européenne au plus haut niveau, cinq domaines d'action doivent être privilégiés : la démographie ; la recherche et développement, notamment dans la nouvelle économie ; l'investissement productif et les grands réseaux européens ; l'environnement ; la défense.

Et parmi ces domaines d'investissement, lequel vous tient le plus à cœur ?

Ces éléments sont interdépendants. Ce qu'il faut, c'est créer les conditions d'une multiplication des acteurs stratégiques innovants. Les acteurs stratégiques innovants sont des entreprises fortement capitalisées, têtes de réseaux mondiaux de production, dotées de moyens techniques et de visions stratégiques nécessaires pour atteindre des positions d'excellence sectorielle et pour renforcer les avantages comparatifs du pays qui les soutient dans l'univers concurrentiel global. Les acteurs stratégiques innovants sont les provinces du futur. On mesurait dans le passé l'influence des royaumes ou des empires au nombre, à l'étendue, à la fertilité et à la population des provinces qu'ils contrôlaient. On mesure aujourd'hui la puissance des nations au nombre, au chiffre d'affaires, à la profitabilité et à l'emploi total des acteurs stratégiques innovants qu'elles contrôlent ou influencent. La multiplication des acteurs stratégiques innovants me semble être l'un des principaux ressorts propres à remettre l'Europe sur la voie de la création des richesses économiques, scientifiques et culturelles et du développement des libertés politiques réelles de ses peuples.

Certains ne manqueront pas d'être étonnés que dans votre liste de priorités stratégiques, la défense arrive derrière l'environnement...

Je ne nie pas l'importance de la défense, et je suis bien conscient que, sans force militaire suffisamment dissuasive, il ne saurait y avoir de véritable indépendance. Cependant, dans le monde complexe qui est le nôtre, dans ce monde où la menace est diffuse et les formes de domination subtiles, je ne crois pas que la force militaire occupe encore la place centrale qui était la sienne dans les siècles et les décennies passées. Quant à l'environnement, c'est un secteur hautement stratégique. La forte croissance de l'Inde, de la Chine et d'autres pays en voie de développement risque en effet de provoquer un désastre écologique. La demande de technologie favorisant une "croissance propre" va donc être plus importante encore dans le prochain quart de siècle qu'elle ne l'a été dans le précédent. Enfin, les États-Unis n'ayant pas ratifié le protocole de Kyoto, le moment semble idéal pour que l'Europe lance une initiative dans ce domaine. Ce serait une façon éclatante de montrer qu'à l'inverse d'autres puissances, l'européenne peut être bienveillante et bénéfique aux autre peuples de la planète.

Propos recueillis par Christophe Blanc

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