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Entretien

Cet entretien est paru dans la Lettre Sentinel n°7 de juillet-août 2003

Philippe Baumard : "Le rapport Carayon fait le bon diagnostic. Mais sa démarche est très centrée sur la sphère politico-administrative."

Co-auteur du rapport Martre, considéré, depuis sa publication en 1993, comme l'acte fondateur de l'intelligence économique à la française, Philippe Baumard a bien sûr lu attentivement le rapport Carayon. Bien connu pour son franc-parler, il a accepté de nous livrer ses premières impressions et aussi ses réflexions quant à la difficulté de développer l'intelligence économique dans le contexte français d'incompréhension mutuelle entre le public et le privé.

Sentinel : - Le rapport Carayon fait le constat d'un retard français en matière d'Intelligence économique. Le partagez-vous ?

Je partage tout à fait son diagnostic. Et je dois dire que c'est l'un des plus pertinents et des plus complets publiés à ce jour. En revanche, je suis plus critique quant aux solutions avancées. Le rapport reflète, à mon sens, un certain tropisme étatique et une véritable fascination pour l'idée de coordination des services de l'État, par la création de nouvelles instances dédiées à cet objectif… Or, je crains que la France ne souffre nullement d'un déficit de structures administratives et qu'il soit contre-productif d'en générer de nouvelles. Je ne suis même pas loin de penser qu'il y a, dans notre pays, un excès de rouages, de comités, d'instances vouées à la coordination, bref, qu'il y a, au sein de l'administration plus de moyens potentiels de partager l'information que de souci de la recueillir et de la transmettre aux principaux intéressés, c'est-à-dire aux entreprises. L'équilibre du rapport me semble parfois relever d'un certain nombrilisme politico-administratif. Ainsi, sur les 38 propositions, quelque 21 concernent uniquement le secteur administratif et gouvernemental. La création de comités interministériels est développée dans 5 propositions, tandis que seules 6 propositions sont consacrées à des actions concrètes sur le terrain, pour améliorer les processus que mettent en œuvre les entreprises. La proportion aurait dû être inverse. Mais je n'en fais pas grief à Bernard Carayon. C'est là le reflet de la culture française et cela constitue un diagnostic en soi.

Quelles sont, selon vous, les principales lacunes françaises en matière d'intelligence économique ?

À mon sens, la principale faiblesse française se situe au niveau opérationnel. Parmi les nombreuses annexes du rapport Carayon figure la plaquette de présentation de l'Advocacy Center américain. Nous, Français, l'avons compris comme une instance de coordination. Or, c'est un instrument commercial, un organe opérationnel. Pour combler les lacunes françaises, la vraie question à se poser est : quel type d'unités opérationnelles peut réellement être créé en France avec le secteur privé. Quand, en proposition 5, je lis qu'il faut "favoriser les guichets uniques de l'information", je me dis que l'on a encore du chemin à faire. Les guichets uniques d'information procèdent du vieux mythe du cycle du renseignement distinguant l'étape du recueil et celle de l'analyse… Or, le monde s'est accéléré. L'information économique est une valeur périssable. Elle n'a de valeur qu'exploitée sitôt recueillie.

En d'autres termes, vous plaidez plutôt pour une montée en puissance des capacités propres des entreprises ?

Effectivement, la vraie solution est celle qui est développée dans les propositions 24 à 29 du rapport et qui visent à développer une culture de l'intelligence économique chez les cadres français du secteur public comme du secteur privé. Il faut, à cet égard, regretter que ces initiatives concernent essentiellement la formation initiale au détriment de la formation continue qui n'est explicitement évoquée qu'au profit des cadres de l'État. Or, les lacunes françaises concernent la génération des 45/50 ans, les seuls qui disposent par ailleurs du pouvoir de mettre en œuvre les réformes nécessaires. S'il faut attendre que les jeunes diplômés formés à l'intelligence économique accèdent aux postes à responsabilité, la situation n'est pas près d'évoluer…

Vous qui avez été, voici dix ans, l'un des maîtres d'œuvre du rapport Martre, considéré comme fondateur de la prise de conscience française en matière d'intelligence économique, comment expliquez-vous la difficulté à développer cette discipline dans notre pays ?

Il est vrai que le rapport Martre n'a pas débouché sur des réalisations considérables et n'a, hélas, pas produit les effets que nous escomptions alors. Pour comprendre cette relative inertie, je crains qu'il faille élargir la perspective et s'interroger sur les déficiences du management à la française. Un cadre français, qu'il soit jeune ou vieux, n'est que rarement récompensé ou sanctionné au regard de l'information qu'il apporte à son entreprise. Au contraire, dans le monde des grands groupes français, réussir une carrière relève plutôt de l'aptitude à la discrétion et du soin apporté à éviter toute dissidence. Je crains qu'aucune initiative ne puisse produire de fruits sur un terrain aussi peu favorable. Bien sûr ces remarques ne valent pas pour les PME qui sont confrontées à des problèmes de nature différente : manque de compétences spécifiques et surtout manque de moyens, car l'intelligence économique a un coût.

Justement, dans son chapitre "territoire", le rapport Carayon formule des propositions spécifiquement dédiées au tissu des PME/PMI...

C'est vrai, mais le dispositif proposé pour les régions n'est, malheureusement, pour l'essentiel, qu'un "copier/coller" de ce qui est prévu au niveau ministériel. C'est bien de mobiliser les préfets et les autorités politiques locales, mais je doute que cela permette de répondre aux demandes concrètes des entreprises. Une réforme du financement de la veille technologique de l'ARIE et de l'ANVAR me semblerait bien venue. Le tissu français de PME a ceci de particulier qu'il compte une énorme proportion de TPE sans grande marge de manœuvre financière. En conséquence de quoi, si quelque 80 % des entreprises françaises ont un e-mail, seules 6 % jouissent d'un usage avancé d'Internet comprenant le haut débit, l'intranet, le partage des infos avec les forces de vente etc. Aujourd'hui, l'immense majorité des PME/PMI sont dans l'impossibilité de s'offrir les services d'un consultant, ni bien sûr le luxe d'une cellule d'intelligence ou simplement de veille économique. La solution consisterait à organiser et encourager, dans les régions, des fronts communs pour partager les coûts entre plusieurs entreprises ayant des besoins similaires. De la sorte, un lobbyiste ou un rédacteur brevet pourrait, par exemple, être mis au service de plusieurs PME. Ces fronts communs pourraient même bénéficier de mesures incitatives puisqu'ils ne manqueraient pas de déboucher sur le recrutement de jeunes diplômés. Mais l'aide au PME pourrait aussi passer par le financement de la formation continue (formation à la recherche d'informations sur internet, formation au marketing etc.) au profit des cadres en place. C'est à ce niveau-là qu'il faudrait faire un bilan de compétences, pas au niveau national.

Au-delà de l'indispensable implication du privé, certains aspects de l'intelligence économique ne doivent-ils pas relever directement de l'État ?

Si, naturellement. Ainsi, j'ai particulièrement apprécié les propositions portant sur la création d'un arsenal juridique visant à protéger le secret des affaires et pour sanctionner le vol d'information. De même, il est légitime que l'État porte une attention particulière à la protection des technologies dites de souveraineté. Mais je me méfie des vastes dispositifs administratifs. Le rapport Carayon me semble, paradoxalement, pécher par fascination pour le modèle américain dont il fait une interprétation, à mon sens, erronée. Ainsi, le dispositif proposé reprend, dans les grandes lignes, le schéma du National Economic Council (NEC) américain. Mais, outre le fait que, là-bas, l'État écoute et soutien le privé davantage qu'il ne s'y immisce ou s'y substitue, je crains que le NEC ne soit pas le cœur du dispositif. Quitte à copier les Américains, mieux vaudrait que le gouvernement français se dote de task forces restreintes, à l'image de celles qui conseillent déjà les exécutifs américains, anglais, suédois ou italiens. D'expérience, les task forces sont plus efficaces que les grands conseils ou comités nationaux dont la composition reflète autant le souci des équilibres politiques que celui de la performance. En revanche, la volonté de créer en France l'équivalent de l'Advocacy Center me semble de bon aloi. À condition toutefois de se souvenir que cette instance n'appuie qu'un nombre restreint de projets jugés stratégiques.

La capacité américaine à faire travailler ensemble administrations publiques et entreprises privées est souvent citée en exemple. Que pensez-vous des initiatives Carayon en la matière ?

On a effectivement tort de considérer que la mobilité des hommes entre le public et le privé est une perversion du système américain alors que c'est l'une de ses forces. En France, cette pratique, si réduite soit-elle, est hélas entachée du soupçon de pantouflage. C'est regrettable car la mobilité des hommes ferait bien plus pour la compréhension mutuelle et pour la performance commune que tous les comités mixtes ! Je suis pour ma part favorable au développement de la mobilité d'expertise en élargissant le principe de délégation qui existe déjà pour la recherche - et qui fonctionne ! - à d'autres secteurs d'activités. Par exemple, un fonctionnaire connaissant les rouages du lobby bruxellois devrait pouvoir passer trois années dans le privé et réintégrer ensuite son administration sans perturbation de carrière. De surcroît cela aiderait l'État qui a besoin de flexibilité.

Malgré les réserves que vous exprimez, estimez-vous que le rapport Carayon puisse produire des effets positifs ?

Les critiques que j'ai formulées ne doivent pas masquer l'essentiel. Bernard Carayon fait le bon diagnostic et identifie les vrais problèmes. Les axes de travail sont bons et si tous les acteurs concernés prennent conscience des enjeux, alors on peut aboutir à une vraie réforme, qui peut-être pourrait prendre des chemins inédits. En 1993, dans le cadre de la rédaction du rapport Martre, on avait déjà beaucoup travaillé, et c'est un réconfort pour tous ceux qui s'intéressent à ces questions de voir que le problème est pris à bras le corps par des politiques. Hélas, je crains que le contexte budgétaire très serré et l'agenda gouvernemental ne viennent contrecarrer l'impulsion donnée par Bernard Carayon. Un deuxième volet, prenant la forme d'un audit d'exécution, me semble nécessaire. Il permettrait de répondre à cette simple question : qu'est-ce qui est faisable en un ou deux ans, à quel coût, et avec quels partenaires ?

Propos recueillis par Christophe Blanc

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